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jeudi 5 mai 2011

[JEU] [SF] Dune


Dans un article consacré au lectorat très particulier et souvent très jeune de la science-fiction, le critique et anthologiste Jacques Goimard n’hésite pas à parler de conversion : "essayons de représenter", dit-il, "ce jeune homme de quatorze ans qui se convertit (le mot n’est pas trop fort) à la S.-F." (1)

Conversion. Le terme – je le rejoins totalement sur ce point (et sur plein d’autres d’ailleurs) – n’est de fait pas trop fort pour désigner ce phénomène qui consiste pour un jeune adolescent (boutonneux, mais pas toujours) à découvrir en quelques jours (voire quelques heures), souvent par un média interposé (ou pas), l’immense potentialité de développement mental, d’imaginaire et d’émotions contenue dans ce genre dont il ignore alors encore tout, si ce n’est ce que tout le monde connaît où s’imagine connaître (à savoir de gros standards stéréotypés du style : "oh, la science-fiction, ce sont ces films qui se passent dans le futur, avec des vaisseaux spatiaux et des robots").

Conversion. C’est bien une des seules fois que j’utiliserai ce terme pour parler d’un événement qui a totalement bouleversé ma vie. Étant athée (une autre caractéristique fondamentale d’une majorité des lecteurs de S.-F. apparemment), matérialiste et rationaliste jusqu’au petit orteil (même remarque que dans la dernière parenthèse), il s’agit là sans doute de l’unique conversion que je pourrai jamais revendiquer dans ma vie.

La S.-F. : une philosophie qui comble cette sensation de vide et ce besoin d’absolu que ressentent les mécréants. Cordwainer Smith, un des plus grands auteurs de S.-F. (j'en reparlerai, un jour), chrétien dans l’âme, ne serait sans doute pas d’accord avec cette définition. Quoique. Ce génie est certes mort depuis plus de quarante ans, hélas, hélas, hélas !

De toute façon, on ne peut définir la science-fiction. Est simplement considérée comme science-fiction tout ce que l’amateur de science-fiction considère comme étant de la science-fiction (2) et puis voilà ! C’est une tautologie mais c’est surtout totalement vrai. Je n’ai jamais rencontré un seul fan de S.-F. qui remettait en cause cette définition. Mais il faut dire aussi que je n'ai pas rencontré beaucoup de fans de S.-F.

Trêve de digression.

Les divers articles de Goimard consacrés au public de la S.-F. sont stupéfiants dans le sens où quand je les lis, je revois le jeune Hamilton découvrant le genre, l’avalant, l’incorporant à sa personnalité. Il doit y avoir des milliers, des millions de jeunes des années 50, 60, 70, 80, 90, 00 (ça se dit ça, les années "00" ?) qui ont dû avoir exactement le même sentiment devant cet appel des grands espaces, des temps lointains, et qui s'y sont abandonnés (3). La musique des sphères, en quelque sorte.

Aujourd’hui, une amie remarque qu’Hamilton n’a plus rien écrit sur ce blog depuis très longtemps. Elle a, dit-elle, pour rituel d’aller voir chaque matin – en vain – si quelque chose de nouveau s’y trouve (c'est trop d'honneur).

Quel est le rapport avec le début de l’article ? J’y viens. 

Je suis censé écrire une suite de textes sur les jeux vidéo d’antan (crévindiou de bondiou) mais je n’y arrive pas. Écrire un article sur la symbolique des cotons-tiges dans les deux premiers opus de "Monkey Island" me prendrait plus de trois mois.

Alors voilà l’idée : parler aujourd’hui de S.-F. et de jeux vidéo en un seul article car j’ai connu la S.-F. grâce à... un jeu vidéo. C’est en effet, comme je le disais plus haut, très souvent via un média interposé qu’un ado découvre la S.-F. littéraire.

Cet article sera le premier d’une série sur le jeu vidéo et la S.-F.
Léandra va se faire chier, mais alors grave de chez grave.
Tant pis pour elle. De toute façon, elle, de son côté, doit écrire un article sur l’abandonnisme.
De toute façon, elle a autre chose à faire pour le moment, hein...

Bref.

Le jeu vidéo en question, c’est "Dune" de Cryo.
Le livre, c’est Dune de Frank Herbert.

Le début d’une grande aventure. 
Jamais un jeu ne m’a fait autant d’effet.
Et jamais un livre ne m’a fait autant d’effet non plus.
Même Hypérion, même Fondation n’ont jamais eu le même impact.
L’impact du premier contact avec la S.-F.

"Dune" de Cryo (1992)

Je me souviens du moment.
J’avais treize ans et il faisait beau dehors.
Je pense que ça devait être la fin du printemps.
Je ne saurais être plus précis. J'avais treize ans et demi, quoi, grosso modo.

Mon père revenait de son boulot d'ouvrier chaque jour vers 15h30 (ça n'a d'ailleurs pas changé, presque vingt ans plus tard !).
Chaque jour, il ramenait des jeux PC.
Des jeux PC piratés (hé oui !), sur disquettes.

Ce jour-là, c'était trois disquettes : "Dune disk 1", "Dune disk 2", "Dune disk 3" (4).
Après installation, configuration des sons Adlib/SoundBlaster, libération de la mémoire paginée et bidouillage d'un autre temps, j'ai commencé à y jouer.
J'ai joué très tard sur mon PC, ce jour-là.
Je l'ai terminé très rapidement, ce jeu, le jour-même en fait. Deux fois.
Mais peu importe.

Ce qui m'a énormément plu et marqué, c'était l'univers représenté, ainsi qu'une façon de fonctionner tellement propre à la science-fiction (même si je ne le savais pas encore) : dès le début, le jeu vous plonge dans quelque chose d'autre, d'étranger, comme si cet autre était coutumier et réel ; dès le début, les auteurs/concepteurs vous prennent en adulte : ils considèrent que vous êtes assez mature et intelligent pour combler les vides logiques. J'ai adoré.

Et puis, il y avait l'ambiance, vertigineuse. Les concepteurs (Herbulot, Ulrich, Bouchon...) sont des fans du roman et ça se ressent jusqu'au moindre détail... Représentation fidèle des fremens, les premiers habitants de la planète ; coucher et lever de soleil sur le désert ; musique (de Stéphane Picq), totalement incroyable pour l'époque ; galerie de personnages hauts en couleur ; vers des sables ; contrebandiers ; ornithoptères ; harkonnens ; etc., etc., etc. Même aujourd'hui, avec ses graphismes "256 couleurs" totalement "dépassés", le jeu ne perd en rien de sa grandeur. En résumé : la haute qualité ne se soucie guère de la haute définition.

Et puis, vient tout naturellement le bouquin.

Dune de Frank Herbert (1965)

Dans la semaine, je demande à ma gentille maman de me trouver le livre dont le jeu est tiré.

Une chance : la bibliothécaire de mon petit village est une femme très cultivée qui a des goûts éclectiques en matière de lecture, pas du tout du genre à vous juger sur ce que vous lisez ("Quoi ? Votre fils veut lire de la science-fiction ? Mais où va-t-on ? Tenez, voilà le Livre de la Jungle, ça lui forgera le caractère"). Elle a tout le cycle de Dune dans "sa" bibliothèque. Elle a même d'autres livres d'Herbert (comme Le Preneur d'âmes, qui n'est pourtant pas son plus connu, ou Dosadi). Et elle a même tout un rayon consacré aux grands de la science-fiction (dont plein de bouquins d'Asimov, le deuxième auteur que je lirai après Herbert, et du Simak, et du Bradbury, et du Clarke !). Louée soit cette vieille dame.

Et me voilà donc, le week-end suivant, dévorant les quelque 700 pages de Dune de Frank Herbert. Je bouffe presque l'entièreté de ce roman en une seule nuit blanche. Je le dévore sans me poser de questions. Chaque chapitre est un émerveillement aux yeux de l'adolescent que je suis. La politique. La religion. La trahison. La fidélité. La mort. L'amour. La loyauté. L'écologie. Les plans à l'intérieur des plans. Ce n'est pas pour rien que ce roman est souvent comparé à La Guerre et la Paix de Tolstoï. Sauf que Tolstoï a eu plus facile qu'Herbert car il a situé son histoire (géniale au demeurant – là n'est pas la question) dans le "monde réel" et non dans le futur.

J'ai en tête des scènes marquantes de cette première lecture de Dune.
La première vision d'un ver des sables géant.
Thufir, dans le désert, se rendant compte de l'incroyable force des fremens.
Le sacrifice d'Idaho.
La cérémonie pour Jamis.
Les rêves de Paul.
Etc.

Par la suite, j'ai tellement lu ce livre que je suis désormais capable, dix-huit ans après la première lecture, de prendre un chapitre (voire un morceau de chapitre) au hasard et de le replacer dans son contexte général.

Ce livre peut être lu des centaines de fois et toujours surprendre. Pourtant, de prime abord, il est très (trop ?) classique dans la forme. Toujours le même format. Un exergue pour débuter chaque chapitre ; chaque chapitre composant une scène (comme au théâtre), avec son lieu, son temps, son action.

Cependant, il est tellement subtil dans l'écriture que l'on peut y trouver à chaque lecture une nouvelle interprétation.

C'est en effet un livre qui possède différents sens de lecture : les premières fois qu'on le lit, on le fait de manière linéaire (ligne après ligne), en se référant parfois au glossaire en fin de volume ; par la suite, on peut relire un chapitre et le remettre dans son contexte global ; plus tard encore, on se rend compte que c'est encore mieux que ça : l'auteur s'amuse, manifestement. Le style sérieux (voire ampoulé) du roman peut constituer une forme poussée d'ironie, d'humour très tordu. Un peu comme si l'ouvrage avait réellement été écrit, le plus sérieusement du monde, par un historien bien après les événements. Cette façon de procéder est vraiment à mon sens l'apanage des plus grands. Pour prendre un exemple "extérieur mais pas trop", Tolkien, dans le registre de la fantasy (la cousine de la science-fiction) ne faisait pas autre chose.

La prochaine fois, je vous parlerai de... euh... oh, et puis, je vous laisse la surprise, tiens.

________________________________
(1) Ce texte, publié dans l’Atlas Universalis des littératures (1990), est repris dans un recueil de critique de Jacques Goimard, Critique de la science-fiction, Paris, Pocket, 2002, p. 124-132 (p. 125 pour ladite citation).
(2) L'idée n’est pas de moi. Elle a été énoncée sous une forme différente par Damon Knight, notamment. Et Norman Spinrad disait aussi en 1974 que "la science-fiction était toute chose publiée comme étant de la science-fiction".
(3) À noter que les détracteurs de la science-fiction critiquent cette dernière en utilisant le même argument que ceux qui l’adorent : la S.-F., c’est une vision d’un espace et d’un temps auxquels nous n’aurons jamais accès. Du coup la chose est au mieux sans intérêt, au pire totalement terrifiante pour les détracteurs, mais fantastique pour les fans.
(4) Depuis lors, j'ai acheté le jeu plusieurs fois. Obsession du collectionneur et aussi remerciement aux créateurs.

dimanche 13 février 2011

[JEU] "Putain, les heals, mais arrêtez de vous toucher, sérieux !" : World of Warcraft, la cyberdépendance et toi


Cette chronique est affectueusement dédiée à Sedgewick Ier,
à ma connaissance le seul et unique gnome voleur d’Azeroth
ayant réussi à garder la tête haute et à survivre plus de
quatre secondes et demie en "tankant" par inadvertance
un boss dans la nécropole de Naxxramas.

ACTE I

Au tout début de ton périple, tu trouveras que ce jeu est assez sympa.
Au tout début de ton périple, tu trouveras que ce jeu est assez impressionnant.
Tu te promèneras dans un monde que tu percevras – après un rapide coup d’œil aux cartes alors encore brumeuses – comme gigantesque et diversifié.
Et tu auras raison : ce monde est gigantesque et diversifié.

Tu seras un nain guerrier de niveau 1, puis un humain prêtre de niveau 1... Les PnJ (personnages non-joueurs) te guideront gentiment et te proposeront des quêtes faciles, évidentes même, dans un univers cloisonné et protecteur. Tu devras décimer les trolls crins-de-givre faiblards qui traînent près de la mine, tuer quelques sangliers pas trop méchants, aller chercher de la bière... Des bêtises de ce genre.

Tu trouveras ces actions un peu idiotes, mais tu ne quitteras pas ton écran des yeux pour autant.
Deux heures plus tard, tu en seras à ton quarantième troll, à ton trente-deuxième sanglier et à ta seizième chope virtuelle.
Ton nain sera "déjà" niveau 5.
Tu seras content car Grelin Blanchebarbe t’enverra, par-delà le tunnel des Frigères, visiter Forgefer, la capitale imprenable creusée dans les montagnes de Dun Morogh.
Et tu n’en croiras pas tes yeux, la première fois que tu la verras.
Elle te fera penser aux mines de la Moria avant qu’elles ne tombent.

À ce moment-là, tu ne seras pas méfiant.
Mais s’il te plaît, méfie-toi !
Méfie-toi car tu vas "perdre" plus d’un an dans ce jeu.

Ce monde est celui de World of Warcraft. WoW pour les intimes.
WoW est un MMORPG : un jeu de rôle massivement multi-joueurs.
WoW est une franchise de Blizzard Entertainment.
WoW est payant.
WoW compte douze millions de joueurs actifs sur Terre.
WoW rapporte une petite fortune.
WoW se passe en temps réel, entièrement en ligne, dans un univers en 3D.
WoW ne dort pas.
WoW est une drogue.
WoW pourrait à lui tout seul être le sujet d’une thèse de doctorat sur la cyberdépendance.
WoW est formidable, WoW est dangereux.

Digression : mais pourquoi WoW est-il dangereux ?

Il est dangereux parce que tu auras toujours quelque chose à faire dans ce putain de monde virtuel...

Tu en auras forcément marre des quêtes répétitives. Tu fermeras de temps en temps les yeux et tu croiras alors pouvoir éteindre ton ordinateur à ce moment précis où tu sentiras la fatigue et la lassitude t’envahir. Pauvre de toi ! Car tu seras alors déjà presque à la merci des Titans d’Azeroth ! En effet, te diras-tu, pourquoi, avant d’éteindre WoW, ne ferais-tu pas une dernière petite quête vite fait ? Je vais bientôt monter d’un niveau, ce n’est qu’une question de minutes ! Oui mais voilà, la dernière quête dans WoW, c’est un peu comme le dernier verre de l’alcoolique : une promesse, un absolu que le drogué repousse sans cesse à plus tard, toujours à plus tard, à jamais à plus tard...

Pourquoi, te demanderas-tu dans la soirée, pourquoi ne partirais-tu pas avec ta pioche détacher quelques minerais que tu pourrais fondre et puis revendre ? Juste une petite heure, hein, et puis au lit ! Deux heures après, tu te rappelleras soudain que tu dois encore repasser par la capitale pour voir ton maître d’armes. Pourquoi pas demain ? Bah, c’est juste à cinq minutes d’ici : ce sera vite fait ! Et ainsi de suite.

WoW est aussi et surtout dangereux parce que tu ne seras pas le seul à y jouer.

Au plus tu évolueras dans ce jeu, au plus les autres joueurs gagneront en importance. WoW est multi-joueurs : tu n’en verras qu’une petite partie si tu restes seul dans ton coin. Alors, tu briseras la routine des quêtes solitaires et tu commenceras à participer à des instances : des donjons pour cinq joueurs ; plus tard, des raids pour 10 joueurs ; et enfin des raids pour 25 joueurs.

Les instances, ce sont ces parties du jeu où tu te retrouveras avec un groupe d’amis pour battre des monstres plus forts, que tu ne pourrais jamais battre en solo. À cinq joueurs, une instance fonctionne toujours de la même façon : un personnage joue le tank et se prend tous les coups ; un autre joue le heal et soigne l’équipée ; trois DPS font le plus de mal possible. Le tank et le heal sont très importants. Sans ces deux-là, tu ne pourras jamais finir une instance de ton niveau.

Tu ne choisis jamais la simplicité. Je te connais bien, mon vieux. Tu "monteras" d’abord un tank jusqu’au niveau 80 et tu recommenceras l’opération avec un heal. "Rien" que ces deux opérations de levelling (comme ils disent) te prendront 1347 heures de jeu (parce que tu es lent et que tu aimes flâner), 1347 heures de ta petite vie à la con. Ton nain guerrier, tu l’appelleras "Pardhotch", en souvenir du "Pardot" de l’alliance MonLeg. Ton humain prêtre, tu l’appelleras "Oldhaham" parce qu’il aura volontairement un air de ressemblance avec Will Oldham, le chanteur. Pour tous les autres, tu seras Oldy, le petit Belge de la guilde.

ACTE II

Tu seras un très mauvais tank. Un des plus mauvais de la Croisade Écarlate.
Par contre, tu seras un très bon heal. Du moins c’est ce que diront les gens de ta guilde.

C’est lié à ta personnalité dans la vraie vie : tu aimes rester loin de l’action.
Tu observeras le combat et aideras les autres joueurs en lançant tes Pénitences, tes Flash heals et tes boucliers protecteurs (tes "bubulles" dans le jargon) depuis ta "colline". Tu passeras des centaines et des centaines d’heures à ne faire que ça et tu en tireras une énorme satisfaction.

Tu t’achèteras un micro-casque pour pouvoir parler en temps réel avec tes compagnons. Pour discuter de tout et de rien, oui, mais aussi – et surtout – pour pouvoir réagir très rapidement dans une instance de haut niveau. Tu rencontreras des gens et tu comprendras, à travers certains spécimens – miroirs de toi-même – ce que c’est que de consacrer sa vie – ta vie – à un bête jeu.

Tu passeras tes soirées avec ton ami sympa et intelligent, scénariste de télévision, et son fils de 10 ans qui fait de l’équitation, qui se connecteront tous les soirs sur deux ordinateurs différents, dans deux pièces différentes de la même villa du sud de la France, se parlant (comme vous tous) par micros-casques interposés.

Tu passeras tes soirées avec ce militaire de carrière quelque peu instable, caricature presque parfaite du beauf qui a tout-vu-tout-vécu et à qui on ne l’a fait pas, hein, tantôt tendre, tantôt désagréable au possible, alcoolique depuis, dira-t-il, qu’il est revenu de Sarajevo, passant ses soirées de fin de trentenaire à chercher la tenue parfaite du combattant virtuel (quoi-Oldy-tu-portes-encore-du-T7-mais-faut-te-stuffer-mon-petit-gars !).

Tu passeras tes soirées avec son cousin, père d’un bébé en très bas âge, qui tiendra ce dernier dans ses bras tout en "tankant" un donjon avec son paladin et tu te demanderas comment il est possible d’en arriver là, techniquement mais surtout humainement parlant. En fait, tu ne seras pas loin de son cas, mais tu ne t’en rendras simplement pas compte. Car toi aussi, tu auras une charmante petite fille dont tu devras t’occuper, certains week-ends en tout cas.

Tu passeras tes soirées avec des couples qui égraineront leur temps sur ce jeu chronophage. Plus fou encore, tu vivras, en direct depuis tes écouteurs, la scène de jalousie d’un gars dont la compagne IRL (dans la vraie vie donc) sera mariée ingame (dans le jeu) à un autre joueur. Une scène de jalousie à cause d’un mariage virtuel. Mais est-ce réellement totalement virtuel ? Ce sont de vrais gens que tu rencontreras là-bas.

Chacun de ces personnages fera partie de ta vie.
Chacun de ces personnages sera un reflet de toi-même.

Et c’est à ce moment-là que tu deviendras méfiant.
Mais il sera trop tard.
Tu seras réellement en train de "perdre" un an dans ce jeu.

Mais au moins, à ce moment-là, tu t’amuseras encore.
Parce qu’après ça, tu ne t’amuseras plus.

ACTE III

Tu t’amuseras jusqu’au jour de l’arrivée des hardcore gamers dans ta guilde.
Un hardcore gamer, comme tu le sais déjà, c’est un joueur qui passe beaucoup de temps sur un  jeu, par opposition au casual, joueur occasionnel.

Sur WoW (et sur la plupart des gros MMORPG), la définition est un peu différente. Tout le monde y passe beaucoup de temps. Du coup, le type qui n’y passe "que" huit heures par jour et – surtout – qui n’optimise pas son stuff et son template à la perfection (traduction : qui est juste là pour s’amuser), est un casual.

Le casual passe sa vie sur WoW.
Le hardcore gamer passe sa vie pour WoW.

Dans un donjon ou dans un raid, en cas d’erreur de ta part et de wipe (la mort de toute l’équipe), tes amis casuals te diront : "C’est pas grave, Oldy, on va la refaire, mais en moins stressé !" ; le hardcore gamer, lui, te dira : "mais c’est pas possible, tu te touches ou quoi, le heal ? J’ai pas que ça à foutre, putain !".

Quand il te croisera dans la capitale volante de Dalaran, le casual te fera un "/salut" amical ; le hardcore gamer, lui, te dira : "va falloir optimiser ton stuff et ton template, mon gros noob ! Pourquoi que t’as mis cette gemme-là sur ton torse ? Et pourquoi que tu n’as mis que deux points dans Disciplines jumelles ?"

En fait, tu ne les remercieras jamais assez, ces hardcore gamers.
C’est grâce à eux que tu t’en sortiras, à la fin.

Car tu aurais encore pu passer beaucoup plus de temps sur ce jeu. Tu aurais pu terminer ce haut-fait super long (des milliers de quêtes à achever) pour être un Maître des Traditions. Tu aurais pu compléter ta collection de montures terrestres et volantes. Tu aurais pu faire des instances et des raids jusqu’à plus soif pour optimiser ton équipement.

Mais à ce moment-là, tu deviendras beaucoup trop méfiant.
Et il sera vraiment trop tard.
Tu auras réellement "perdu" plus d’un an dans ce jeu.

Après ça, tu recommenceras à jouer de nouveau plus souvent au badminton et surtout, plutôt que de t’enfuir dès 20h30 pour retrouver ton PC au plus vite, tu iras boire des verres avec tes amis du sport...

Avec certains succès et certains échecs.

ÉPILOGUE

Oh comme j’aimerais que cette chronique arrive – par je ne sais quel détour spatio-temporel – à tes yeux, cher Hamilton. Comme j’aimerais que tu puisses la lire en guise d’avertissement une heure avant que tu ne t’abonnes à ce putain de jeu. Mais tout cela est derrière nous désormais, n’est-ce pas ? Et puis, comme je l’ai déjà dit plus haut, je ne te connais hélas que trop bien : tu es quelqu’un de borné. Il faudra toujours que tu te fasses une idée par toi-même. L’avis des autres (même d’un toi futur) ne pèserait pas beaucoup dans la balance. C’est désespérant.

C’est d’autant plus désespérant que ce texte m’a furieusement redonné en vie de rejouer à WoW, aujourd’hui.

La nouvelle extension est sortie.
Paraît qu’ils ont entièrement refait les régions de Kalimdor et des Royaumes de l’Est.

"Suffirait" de réinstaller le jeu sur mon PC, de repayer l’abonnement mensuel et de reprendre mon prêtre là où je l’ai laissé l’an dernier, où tu l’as laissé l’an dernier, petit lâcheur, c’est-à-dire dans les bases de données de Blizzard Entertainment.

Et je me demande ce qu’est devenu mon ami Sedgewick.
Il n’est plus sur WoW désormais, ça je le sais.
J’ai son numéro de téléphone.
Son adresse e-mail.
Faudrait que je le recontacte, non ?

lundi 31 janvier 2011

[JEU] Ils m’appelaient "Grand Kiwi". Récit de mon voyage au cœur des communautés Internet, partie 1 : l’aventure "MonLégionnaire"

 
 

J’aime pratiquer l’archéologie dans mes souvenirs.

Comme tu t’en doutes certainement, l’aventure débuta par une initiative un peu banale. Du genre : je m’inscris à un jeu de quizz sur le Web, juste-pour-voir-hein. En l’occurrence, c’était MonLégionnaire (1).

Vu que c’était en ligne, il y avait forcément une communauté. Et vu qu’il y avait une communauté, il y avait forcément un forum. Étant devenu par la force des choses correcteur de questions, je commençai à fréquenter le forum. Mon pseudo était "lvanvelthem" pour "Lionel Vanvelthem", qui est une jolie anagramme (j’en suis assez fier) de mon vrai nom Hamilton L. Evenvel.

(Beaucoup de personnes pensaient alors que j’étais d’origine russo-flamande et que je m’appelais Ivan Velthem, à cause du L minuscule qui prêtait à confusion, alors que je suis en réalité d’origine belgo-prussienne. Enfin bref... Tu t’en fous de tous ces détails, hein ?)

Sur le forum, je posais des questions sur mon travail de correcteur, répondais à d’autres et flânais de temps en temps sur des sujets extérieurs au jeu. Et voilà-t-y-pas-crévindiou-de-bondiou qu’un article sur le forum traitait d’Ogame (2), un jeu de science-fiction en ligne. Chouette alors, une nouvelle aventure, me dis-je !

Ogame semblait bien foutu et je décidai donc de m’y inscrire, toujours-juste-pour-voir-hein. Je pris pour pseudonyme "Pardot Kynes", référence obscure au premier "planétologiste" impérial d’Arrakis dans le roman de science-fiction Dune de Frank Herbert (mon livre préféré). Quelques autres actifs sur le forum de MonLégionnaire s’y inscrivirent également (ou étaient tout simplement déjà inscrits). Et puis vint l’idée de se rejoindre... Certains "légionnaires", comme Tantéplus, le libraire-ours des Pyrénées, étaient déjà dans une alliance (un regroupement de joueurs sur Ogame). En parallèle, une joueuse de l’époque (Lovestreams) et moi-même prenions l’initiative de fonder une alliance réservée aux légionnaires sur un des serveurs de jeu (l’Univers 22 francophone) et de la nommer, tout naturellement, l’alliance "MonLeg".

C’est comme ça que tout a démarré.
C’était en novembre 2005. Une éternité dans ce monde de bits.
("Bit" n’est pas une insulte, ne le prends pas mal, hein.)

Nous fûmes très vite rejoints par d’autres : Gast, un compatriote belge ; cos-1, informaticien et canard cosmique de son état qui débutait (et débute toujours d’ailleurs) ses posts par un "Couin" devenu aujourd’hui mythique ; Tantéplus, qui quitta rapidement son alliance d’origine ; ronanj, administrateur du site MonLégionnaire à l’humour hors du commun ; offsprings ; Daktari... Et tant d’autres...

L’alliance prit des proportions assez énormes. Pas du jour au lendemain, mais assez vite quand même. Le forum que nous avions créé, toujours actif et comptant presque 200.000 messages à ce jour (soit cinq ans plus tard), en est la preuve absolue. Au départ, ce forum était un petit truc juste dédié à la gestion de l’alliance. Cette dernière se voulait "démocratique" (bien que le concept fût très difficile, voire impossible, à appliquer sur un forum Web) : j’étais le fondateur du forum et de l’alliance, son gestionnaire, mais pas du tout son chef.


Sur Ogame, on faisait quelques étincelles. En premier lieu parce qu'on était une des seules alliances francophones regroupant une majorité d'adultes sachant parler correctement le français (le langage kikoolol/sms était banni). Et aussi parce qu'on jouait pas mal parfois. cos-1, un joueur invétéré en plus d'être un canard cosmique, était arrivé dans le top 5 de l'Univers juste en minant et en attaquant des joueurs inactifs (chose très rare dans l'histoire du jeu, enfin je pense).

Le forum a grandi et l’alliance également. Celle-ci est devenue bien plus qu’une alliance vivant pour Ogame. Nous nous sommes lancés dans d’autres jeux en ligne (Travian, Seaskulls…). Nous avions des sujets de discussion très prenants sur le forum (du genre : "Dites-vous MonLègue ou Monlège ?" ou encore des trucs bien politiques où personne n’était d’accord). On argumentait, toujours avec respect de l’autre. Très peu de points Godwin ont été enregistrés, chose très rare sur le Net. Il y a eu des départs, des arrivées, des scissions, des alliances-sœurs, des alliances-filles, des alliances-rebelles...

Presqu’une vraie vie, sauf que ce n’était pas la vraie vie.


Comme "photo de profil", j’avais pris un dessin représentant Stilgar, grand chef fremen dans Dune, venant du jeu vidéo du même nom. Avec sa grosse barbe noire, son air sage et la capuche de son "distille" se rabattant sur la tête. Les gens ont fini par me donner comme surnom "Grand Gourou"... Et aussi à me voir comme une sorte de grand gars ténébreux à la voix caverneuse, très sûr de lui. Bref un meneur d’hommes.

Tout l’inverse de moi, en fait.
De cela, certains s’en sont rendu compte aux "visus" : "Quoi ? C’est lui, Pardot ? Ce gars d’un mètre 70, avec sa voix aiguë, son accent belge-une-fois et son air pas sérieux du tout ?"
Les visus, c’est très bien, ça permet de voir les gens comme ils sont réellement.
Les gens ne sont pas comme ils écrivent.
Enfin, si, un peu quand même. Mais on n’est jamais vraiment soi-même derrière un PC : on joue un jeu, on ne se montre pas entièrement.
"C'est vraiment impressionnant à quel point les gens n'ont absolument pas la tête qu'on s'attend qu'ils aient", dira d'ailleurs un légionnaire, Bien-Aimé, après un visu à Paris (voir plus loin).

Les visus, au cas où tu ne le saurais pas, sont des rendez-vous IRL (in real life : dans la vraie vie) de gens rencontrés sur le Web. Le tout premier auquel je participai avec l’alliance MonLeg, à Mons en juillet 2006, est mémorable. Voici l'histoire : une dame de l’alliance venait d’avoir un assez grave problème (résolu depuis) avec son tout petit bébé. Très vite, l’idée d’un cadeau pour la soutenir fit son apparition sur le forum. Trente-quatre personnes y participèrent.

Résultat : une "enveloppe" de 370 euros, deux cadres-photos avec les bouilles des membres de l’alliance et un énorme nounours. Trois Belges firent le déplacement au Carillon, estaminet de la Grand-Place de Mons, pour remettre le cadeau de main à main. C’était une surprise pour elle. C’était le matin, il faisait déjà très chaud. Beaucoup d’émotions, des bières. Bref, une belle expérience.


L'origine du Grand Kiwi
C’est durant cette journée que je suis devenu le "Grand Kiwi" de l’alliance, pour toujours et à jamais... Un des deux légionnaires présents pour la remise du cadeau (Ours4771 pour ne pas le citer) vit dans les toilettes une publicité pour un rasoir Philips représentant deux kiwis poilus. Vu que j’avais de la barbe, ils décidèrent de troquer "Grand Gourou" pour "Grand Kiwi". Aujourd’hui, pour eux, je suis toujours le Grand Kiwi. Avec ou sans barbe. Enfin, je crois.

Le second grand visu auquel j’ai participé se déroulait à Paris, sur deux jours, en avril 2008… Le but était juste de se rencontrer. Neuf personnes y ont participé dont Bien-Aimé qui venait d’Allemagne en autocar rien que pour nous voir (!) ; cos-1 de Lille ; kurian de Bretagne ; Indygo de Lyon en autostop (!) ; quatre Parisiens (Esildut, Xainton, oshrat, Duschniouf). Oui, je sais, les pseudonymes font un peu ridicules, parfois, vus de l’extérieur.

Récemment, un grand visu s’est déroulé à Namur, en Belgique. Les gens de l’alliance croient sans doute que je ne suis pas au courant, mais si. Le Grand Kiwi sait tout, voit tout.

L'alliance MonLeg existe toujours mais moi, je n'y participe plus. Il s'est passé des trucs dans ma vie (la vraie vie, l'IRL, celle avec laquelle on ne plaisante pas) entretemps.

Il faudrait que j'aille leur faire un petit coucou, quand même.
Plus de cinq ans d'existence, une grande communauté, des centaines de milliers de messages.
Il faudrait vraiment que le Grand Kiwi y retourne, un jour.
Mais il a peur. Peut-être que plus personne ne connaît le Grand Kiwi, aujourd'hui ?

Dans le prochain article consacré aux jeux, je vous parlerai de World of Warcraft. C'est le cavalier noir qui prendra la parole car, contrairement à ce sujet-ci, celui-là sera noir. Noir comme la cyberdépendance aiguë.

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(1) MonLégionnaire est un jeu de quizz en ligne où la presque totalité des actions sont réalisées par les joueurs. Au début, tu ne fais que répondre à des questionnaires composés de douze questions à choix multiples. Si tu es bon au questionnaire, tu peux participer à des assauts, grâce auxquels tu écris toi-même les questions. Les questions que tu soumets sont corrigées par d’autres joueurs ayant acquis un statut de correcteur, puis sont publiées dans les questionnaires. La boucle est bouclée... Bref, c’est un jeu participatif, quoi.
(2) Ogame est un jeu massivement multi-joueurs qui, comme MonLégionnaire d’ailleurs, se joue entièrement par navigateur (pas besoin d’installer un logiciel particulier sur l’ordinateur). Partant d’une planète parmi tant d’autres, il fallait y construire des mines, des usines, des bâtiments permettant de se développer. Puis construire une flotte, coloniser d’autres planètes, faire du commerce, attaquer d’autres joueurs, etc.